Trois sénateurs supportent les ambitions politiques d’Éric Duhaime

Il a travaillé pour un média de la droite radicale, insinué que des crimes visant la communauté musulmane n’étaient pas des gestes haineux, et collaboré avec des figures de l’extrême-droite comme Faith Goldy. Aujourd’hui, il se présente à la chefferie d’un parti - avec l’appui de trois sénateurs.

Sébastien Roback
Canadian Anti-Hate Network



Source: YouTube


C’est bien connu, les controverses du passé reviennent souvent hanter ceux et celles qui se présentent en politique. Ce n’est peut-être pas le cas pour Éric Duhaime, puisque sa campagne pour la chefferie du Parti conservateur du Québec a reçu l’appui de trois sénateurs jusqu’à présent.

Dans un courriel destiné au supporteurs d’Éric Duhaime, la sénatrice Josée Verner, qui était ministre sous le gouvernement de Stephen Harper, a annoncé son intention de soutenir activement Duhaime en devenant présidente de sa campagne.

Elle rejoint donc ses collègues Pierre-Hugues Boisvenu et Leo Housakos, qui l’avaient déjà endossé quelques semaines auparavant. Un autre politicien, le député conservateur Alain Rayes, à dit en entrevue avec Sophie Durocher qu’il «aime beaucoup» Duhaime, sans toutefois lui décerner son appui.

Duhaime, qui a quitté son emploi à la station FM93 de Québec en juillet 2020, est bien connu pour ses prises de position controversées à l’antenne. Dans les derniers mois, il a joué un rôle important dans le mouvement d’opposition aux mesures sanitaires mises en place par le gouvernement provincial, et a même organisé une manifestation dénonçant le port du masque dans les écoles publiques.

En 2014, Duhaime a été l’objet de critiques après avoir dit que les noirs ont «peu de héros» et que leurs héros finissent souvent comme des «zéros», nommant Georges Laraque, Adonis Stevenson et Barack Obama comme exemples et décrivant ce dernier comme «le pire président de l’histoire des États-Unis.»

Il a aussi questionné l’existence d’une «culture du viol» en comparant les abus sexuels au vol de voiture:

«Laisse tes clés dans ta voiture, laisse ta porte débarrée, fais-toi voler ta voiture pis parle à ton assureur pour voir comment qu’il va réagir, pis y’a rien à voir dans culture du viol. Pis y va t’dire: "regarde mon homme, t’as une responsabilité. Le criminel qui t’a volé ton char va être aussi coupable, pis y va aller en dedans, pis y’avait aucune affaire à te voler ton char, mais toi, parce que t’as pas barré ta porte, il va quand même te sanctionner"», à expliqué Duhaime à l’antenne du FM93.

Duhaime, qui nie l’existence du racisme systémique au Québec, a aussi émis des doutes quant aux motivations de certains crimes haineux commis envers la communauté musulmane. En 2015, il avait décrit l’Islam comme une religion qui, contrairement aux autres, «veut dominer le monde

Après la découverte d’une tête de porc ensanglantée à laquelle était attaché une carte lisant «Bon appétit» devant les portes du Centre culturel Islamique de Québec, Duhaime a demandé aux personnes décrivant ce geste comme haineux et Islamophobe de se «calmer le pompon», puisque le code criminel ne défends pas à un individu de donner une tête de porc à un autre.

Quelques mois plus tard, Alexandre Bissonnette fit irruption dans cette même mosquée, tuant 6 fidèles et blessant 19 autres.

 

DES EXCUSES POUR LA HAINE

 

Ce n’est pas la première - ou la seule - fois que Duhaime a été dans l’eau chaude pour avoir excusé des comportements haineux.

En 2017, après une démonstration du groupe skinhead néo-fasciste Atalante, il a défendu leur bannières appelant à la «remigration», signifiant la déportation des immigrants racisés, disant qu’il avait «de la misère à voir quelque chose de haineux» dans les slogans utilisés par le groupe.

Il a ensuite comparé les bannières d’Atalante au slogan antifasciste «Bash the Fash» (À bas les fachos/battons les fachos, selon la traduction), disant que dernier est «pas mal plus haineux», terminant son monologue en critiquant les contre-manifestants antifascistes présent au rallye de Charlottesville, les traitants de «sauvages» pour avoir déboulonné une statue d’un général confédéré.

L’homme à la tête d’Atalante, Raphaël Lévesque, est le chanteur de Légitime Violence, un groupe dont les paroles parlent de poignarder des «gauchistes efféminés» et dont l’un des membres, qui est aussi propriétaire d’une maison de disques néonazie, arbore fièrement un tatoo avec les chiffres «1488» sur ses jointures. En décembre 2020, un membre d’Atalante a été condamné à 15 mois derrière les barreaux pour avoir attaqué un individu qu’il croyait être un antifasciste dans un bar de Québec.


Raphaël Lévesque (avec la batte de baseball) avec les membres de son groupe, Légitime Violence. Source: Facebook

Après que des membres d’Atalante aient fait éruption dans les bureaux de Vice Québec pour décerner un trophée à un journaliste ayant écrit à leur sujet pour le remercier de «partir la guerre», Duhaime a dévié les critiques dirigées vers le groupe pour dénoncer les journalistes de la «gauche montréalaise» et les antifascistes qui ont chassés Faith Goldy, une propagandiste de l’extrême-droite, d’une manifestation anti-migrants.

«Il y en combien de la gang de crottés d’antifas qui vont se faire arrêter et qui vont se faire amener devant les tribunaux? (...) J’ai bien peur qu’il y en ait aucun. Parce que ce qu’ils ont fait, tant qu’à moi, c’est pire, parce qu’ils s’en sont pris physiquement à Faith Goldy. Là-bas, ils (Atalante) ont pas brisé de l’équipement, ils ont pas craché sur du monde.»

En 2017, moins d’un an avant que Duhaime ait fait ces commentaires, Faith Goldy avait perdu son emploi chez Rebel Media, un groupe médiatique de la droite radicale, après avoir fait une apparition sur un podcast néonazi.

Après qu’une femme associée au groupe anti-immigration Front patriotique du Québec se soit introduite dans un événement libéral pour demander au premier ministre Justin Trudeau s’il était «tolérant des québécois de souche» dans un coup d’éclat orchestré par des activistes d’extrême-droite, Duhaime a invité l’un de ses accomplices et l’a défendu. Il a même critiqué le premier ministre pour avoir dénoncé son «intolérance.»

 

ÉRIC DUHAIME, LE REBELLE

 

En 2015, Duhaime a fait sa première apparition comme invité dans l’une des vidéos Youtube de Rebel Media. Il sera éventuellement engagé par cette même publication en 2017.

Dans l’une de ses premières vidéos avec Rebel Media, Duhaime se fait interviewer par Faith Goldy - sa collègue à l’époque - dans le contexte du procès d’Alexandre Bissonnette. Au cours de la vidéo, Duhaime remet en doute les motivations Islamophobes du tueur, et insinue que certains politiciens tirent des jugements rapides par rapport à celles-ci pour «marquer des points et promouvoir leur agenda multiculturaliste.»


Duhaime avec Faith Goldy. Source: Youtube

Plus tard dans la vidéo, Duhaime utilise sa tribune pour critiquer la Motion M-103 visant à condamner l’Islamophobie. Cela deviendra un thème populaire pour Duhaime lors de son temps chez Rebel Media.

Dans d’autres vidéos, il présente la motion comme une tentative «d’enlever la liberté d’expression aux journalistes», et dit que le gouvernement canadien semble créer un système où il y a «une justice pour les musulmans, et une justice pour les autres groupes religieux» en proposant cette motion sans répercussions légales.

Des théories du complot et des fausses nouvelles liées à la motion M-103 ont été partagées à maintes reprises par des Islamophobes suite à son passage.

Lors de son emploi chez Rebel Media, Duhaime a aidé à fonder Le Rebelle, l’équivalent francophone de leur plateforme Youtube.

En 2017, Duhaime est allé en France pour couvrir les élections présidentielles pour Le Rebelle. Dans la douzaine de vidéos filmées par Duhaime en Europe, celui-ci donne une couverture positive à Marine Le Pen, qui menait à l’époque le Front National, parti fondé par son père, un homme qui, à maintes reprises, à été condamné pour avoir incité la haine raciale. Dans l’une de ces vidéos, Duhaime critique les féministes, qu’il considère hypocrites pour leur opposition à la candidature de Le Pen.

Duhaime en France. Source: Youtube

Duhaime aurait aussi joué un rôle déterminant dans la couverture des «MacronLeaks», en traduisant certains documents du camp Macron ayant fait l’objet d’une fuite pour Jack Posobiec. Posobiec, aussi un ancien collègue de Duhaime, a été critiqué par le Southern Poverty Law Centre pour avoir propagé la haine contre les Juifs. Il a quitté Rebel Media en 2018 après s’être fait prendre à plagier du contenu produit par Jason Kessler, un suprémaciste blanc américain.

Duhaime a nié avoir joué un rôle dans les MacronLeaks, alors que Jack Posobiec à d’abord confirmé les allégations, pour ensuite se rétracter, disant qu’il ne souhaitait que «troller» les journalistes qui l'interviewaient. 

La dernière vidéo de Rebel Media dans laquelle Duhaime fait son apparition date de 2018. La date exacte et les raisons derrière son départ sont floues, mais depuis son départ, la chaîne Youtube de Le Rebelle est demeurée inactive.

  

DES APPUIS CONTROVERSÉS

 

Dans une vidéo en direct publiée sur Facebook, le Sénateur Pierre-Hugues Boisvenu a expliqué qu’il appuyait Duhaime puisque ce dernier a «la colonne vertébrale» pour la chefferie du Parti conservateur du Québec, et qu’il a la capacité de rassembler «les électeurs du centre-gauche, du centre, et du centre-droit.»

Dans cette même vidéo, Boisvenu explique qu’il ne croit pas qu’il y ait beaucoup de québécois qui font partie de l’extrême-droite.

Pierre-Hugues Boisvenu faisant apparition dans une vidéo publiée par Éric Duhaime sur Facebook.

Cependant, les liens entretenus par ce sénateur avec des groupes haineux ont été l’objet de controverses dans le passé. En 2017, il fut rapporté que Boisvenu était membre actif de deux groupes Facebook liés à l’extrême-droite, PEGIDA Québec et Amis patriotes de Marine Le Pen.

Dans une publication sur le groupe, Boisvenu interagit même de façon directe avec Sylvain «Maïkan» Brouillette, alors le porte-parole de La Meute, un groupe haineux Islamophobe.

Lorsque questionné par rapport à son rôle dans ces groupes, ce dernier a dit avoir joint PEGIDA Québec «peut-être par erreur» et qu’il était en désaccord avec leurs positions. Il a aussi défendu son appartenance à «Amis patriotes de Marine Le Pen», expliquant que la politicienne d’extrême-droite n’est pas anti-immigration, mais bien «contre l’immigration débridée.»

Dans un discours présenté lors des élections de 2017, Le Pen critique les «intrus» qui «transforment la France en un géant squat.»

«Allez faire un tour à Marseille! Allez à Marseille; Marseille est rendue une ville où on ne retrouve plus le profil de la France telle qu'elle l'était il y a 20 ans», s’est expliqué Boisvenu, se portant à la défense des politiques de Le Pen.

En 2019, la participation de Boisvenu dans des groupes Facebook liés à l’extrême-droite est revenue dans les manchettes, après que Justin Ling ait rapporté que le sénateur était membre des groupes «Canadian Coalition of Concerned Citizens» et «Yellow Vests Canada».

Quelques jours plus tard, il fut rapporté que Boisvenu avait fait deux apparitions chez Le Stu-Dio, un podcast d’extrême-droite fondé par André Pitre, un complotiste anciennement membre de La Meute.

Une enquête sur les liens du sénateur avec l’extrême-droite fut éventuellement abandonnée en 2020 après qu’il ait offert ce qui a été décrit comme une excuse «contradictoire et évasive» par le Conseil national des musulmans canadiens.

Le sénateur Leo Housakos, qui a annoncé son appui envers Éric Duhaime en novembre, a aussi créé une controverse en 2019 pour avoir dit que le suprémacisme blanc n’était pas une «menace significative pour notre mode de vie, nos communautés et notre démocratie». Il a plus tard clarifié ses remarques, en disant que l’extrémisme - incluant le suprémacisme blanc - était bel et bien une menace, mais que «personne dans l’Ouest, pas de politiciens, pas de gouvernements» n’était en faveur de la suprématie blanche.

Lorsque rejoint pour ses commentaires par rapport à son support pour Duhaime, un assistant du sénateur Housakos a dit au RCAH que «si vous ou quiconque pensez pouvoir dépeindre le sénateur Leonidas Housakos comme quelque chose d’autre que l’homme décent, compatissant et honnête qu’il est, vous vous trompez.»

Cette réponse du bureau du sénateur Housakos n’a pas mentionné le nom d’Éric Duhaime, ou sa candidature à la chefferie du Parti conservateur du Québec.

L’équipe d’Éric Duhaime n'a pas fait retour à notre requête de commentaires.

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