Un nouveau groupe de jeunes souverainistes lié à l’extrême-droite?

Ces jeunes nationalistes proposent une « Nouvelle Alliance » entre les souverainistes de droite et de gauche. Mais ses têtes dirigeantes semblent presque toutes tirées d’un groupe traditionaliste catholique lié à l’antisémitisme et au complotisme.

Sébastien Roback
Réseau canadien anti-haine


François Gervais, président de Nouvelle Alliance. Source: Facebook.


Se décrivant comme une coalition large de souverainistes, Nouvelle Alliance a tenu son premier événement public en mars 2022, annonçant alors son identité de groupe séparatiste.

Plus récemment, le groupe a commencé à distribuer des cartes de membres, toutes ornées de photos montrant un groupe d’hommes vêtus de gilets sur lesquels est écrit « Québec aux Québécois » et « Québec en français ».

Make a donation


Des cartes de membre de Nouvelle Alliance. Source: Facebook. 
 

En mai dernier, « Nouvelle Alliance » publiait son manifeste, qui célèbre l’héritage de la « colonisation de la vallée laurentienne » et de la « prise de possession et fructification de cette terre par la sueur et le sang » tout en s’attaquant aux « anti-nationaux auxquels le terrain fut laissé impunément libre pendant trop longtemps ».

Le texte promet aussi de mobiliser les québécois de toutes idéologies, et mentionne spécifiquement les nostalgiques de la monarchie française, les catholiques, ainsi que les sociaux-démocrates.

Ces deux premières inclusions sont peut-être motivées par le fait que plusieurs des membres fondateurs de la Nouvelle Alliance étaient précédemment à la tête du Front canadien-français (FCF), un groupe ultra-nationaliste et traditionaliste catholique radical.

Fondé en 2019, le FCF a commencé à organiser des actions en personne au début de la pandémie, notamment des cérémonies commémoratives pour honorer des figures historiques comme Lionel Groulx et Maurice Duplessis, tous deux des favoris de l’extrême-droite québécoise.

Premier ministre du Québec pendant presque 20 ans lors d’une période qu’on dénomme « la Grande Noirceur », Duplessis est surtout connu pour ses politiques conservatrices et ses attaques contre les minorités religieuses et la gauche politique. Groulx, de son côté, était un chanoine et historien québécois ayant endossé et promu un boycott des commerces juifs.

Bâtissant en grande partie leur image autour de ces deux hommes, le FCF proposait un programme en opposition à « l’individualisme », « l’égalitarisme médiocre » ainsi que le communisme, tout en faisant la promotion de « l’ordre, de la hiérarchie et d’un patriotisme sans concessions ». 

 

Les mêmes têtes dirigeantes

 

Au moins trois des membres du Front canadien-français sont devenus membres fondateurs de Nouvelle Alliance. Parmi ceux-ci, son président François Gervais, ainsi que Jean-Philippe Desjardins-Warren et Suleyman Enakhili.
 

Jean-Philip Desjardins Warren (rangée avant à la gauche), Suleyman Ennakhili (rangée arrière à la gauche) et François Gervais (rangée arrière à la droite) lors d’un événement organisé par Nouvelle Alliance.

Tous trois semblent bien réseautés au sein de l’extrême-droite québécoise. Leurs listes d’amis incluent des individus comme Donald Proulx, chef du Parti patriote, ainsi que les hôtes de Nomos-TV, Alexandre Cormier-Denis et Philippe Plamondon. Selon un article de Montréal Antifasciste, Ennakhili aurait aussi participé à la Vague bleue, une manifestation islamophobe organisée par un nombre de groupes haineux en 2019.

D’autres membres de Nouvelle Alliance sont plus à l'aise d’afficher ouvertement leurs couleurs. 

Vincent Filteau, photographié lors d’un événement organisé par Nouvelle Alliance lors de la Fête des patriotes, a publié plusieurs messages sur les réseaux sociaux faisant l’éloges de vloggeurs nationalistes blanc, décrivant les immigrants comme des « menaces à la survie du Québec » et les politiciens en faveur des droits des personnes transgenres comme des « psychotiques et des dégénérés de la pire espèce ».

Vincent Filteau. Source: Facebook.

Joint sur les réseaux sociaux, Filteau a nié être « d’extrême-droite », une étiquette qu’il juge « diffamatoire », et s’est plutôt décrit comme un conservateur et un nationaliste.

Un autre membre, Samuel Rasmussen, est co-hôte du balado « Agora Underground », ayant comme mission de « sortir les podcast québécois de leur circle-jerking incestuel ». En mars 2021, le balado recevait l’écrivain nationaliste blanc Renaud Camus, considéré comme l’un des inventeurs de la théorie du Grand Remplacement.

Le Grand Remplacement est une théorie du complot liée au nationalisme blanc selon laquelle il existerait un plan afin de remplacer la population blanche des pays occidentaux par l’immigration. Elle a été citée comme l’une des principales motivations derrière les fusillades de Pittsburgh, Christchurch, El Paso et de Buffalo.

Dans différentes publications publicisant l’épisode en question, Rasmussen décrit Camus comme « irremplaçable » et comme un « dandy hyperboréen ». D’autres figures haineuses, comme Alexandre Cormier-Denis et le vloggeur anti-LGBTQ2+ Yann Rushdy font apparition dans d’autres épisodes d’Agora Underground.

Les membres de Nouvelle Alliance contactés par le Réseau canadien anti-haine ont choisi de répondre collectivement, et n’ont pas fait retour à nos messages.

Niant la nature extrême de leurs propos, un représentant de Nouvelle Alliance a toutefois clarifié que les positions exprimées par ses membres ne représentent pas celles du groupe. Dans ce même courriel, le groupe a invité nos journalistes à se pencher sur les membres du groupe portant à gauche, sans toutefois faire retour à notre requête de parler directement aux membres en question, même sous le couvert de l’anonymat. De plus, le groupe a nié l’existence de liens entre Nouvelle Alliance et le Front canadien-français, puisqu’ils ne partagent pas la « vocation confessionnelle » de ce dernier.

Malgré ce déni, le seul acte de militantisme organisé par Nouvelle Alliance en date de la publication de cet article était une tentative d’empêcher la démolition supposée d’un monastère catholique à Trois-Rivières. Ils se sont plus tard excusés après avoir réalisé que ce plan n’affectait qu’un portique ajouté à l’établissement en 2015. Le groupe fait aussi l’utilisation du Carillon Sacré Coeur, un drapeau catholique-nationaliste, lors de ses événements, et l’une de leur publication Facebook décrit le controversé chanoine Lionel Groulx, aussi adulé par le FCF, comme « l’homme qui donna à la jeunesse canadienne-française une conscience nationale propre ».

  

Front Canadien-Français

  

La plupart des membres du FCF cachaient leur visage lors de leurs activités publiques, bien que les actions et les mots des quelques membres à visage découvert laissent peu de doute par rapport à l’idéologie promue par le groupe à l’époque.

En 2019, Vincent Benatar - facilement l'un des membres les plus éminents du Front Canadien-Français - a contribué à une lettre ouverte critiquant le leadership catholique du Québec. Cela lui a valu une entrevue avec E. Michael Jones, un antisémite notoire connu pour ses positions sédévacantistes, selon lesquelles le pape actuel est jugé comme invalide en raison de son prétendu support pour l’hérésie, le gauchisme, et l’homosexualité.

Lors de cette conversation de plus d’une heure, Benatar confirme qu’il agit en tant que représentant du FCF, disant que le groupe a « décidé de contacter » Jones pour « créer des liens », lui demandant des questions posées par d’autres membres du groupe à propos de la « question raciale », tout en lui expliquant la dynamique du groupe.

« On tente de créer une communauté incluant tous les catholiques traditionalistes du Québec. On se garde en contact régulièrement, on se rencontre régulièrement, on s'entraîne ensemble, on fait des activités ». 

L’entrevue, maintenant inaccessible en ligne, montre Benatar se joindre à Jones à se moquant des Juifs ayant tenté d’annuler sa tournée de lancement de livre en Pologne. 

En 2020, les membres du FCF ont été bannis du Mouvement des jeunes souverainistes, une page Facebook avec quelques milliers de membres qui facilite les échanges entre les jeunes nationalistes québécois. Dans une publication expliquant leur décision, les administrateurs du groupe condamnent des commentaires décrits comme « avançant la thèse du Grand Remplacement » et « plaçant la race blanche au-dessus d’autres minorités ethniques et culturelles ».

Dans cette même publication, les administrateurs décrivent les commentaires laissés par les membres du FCF comme faisant part d’une tactique afin de remplir le groupe de contenu haineux.

« Nous avons pu observer que les membres de ce groupuscule publient beaucoup de contenu faisant subtilement appel aux idéaux qu’ils avancent. Du « dog-whistling » qui titillait beaucoup de membres de MJS (Mouvement des jeunes souverainistes). La défense à tout prix de personnages historiques, le rappel de l’importance de l'Église catholique au Québec. Ils publient en alternance, afin d’éviter de se faire avertir sur la multiplicité de leurs publications ».

Dans une série de messages envoyés dans un groupe de messagerie publiés par Montréal Antifasciste, Vincent Benatar confirme que le FCF tentait alors d’appliquer les tactiques des « Groypers », un groupe nationaliste blanc qui tente d’infiltrer les organisations politiques pour promouvoir leurs croyances haineuses.

« J’veux dire, la tactique Groyper on l’a essayé avec le MJS. On s’est fait bannir. Voila. Ça a fini avec notre dox ».

Malgré sa courte existence, le FCF a quand même pu recevoir recu l’approbation d’éléments clés du mouvement nationaliste blanc québécois par exemple Alexandre Cormier-Denis, le ténor de la plateforme web-télé Nomos-TV, qui était l’invité d’honneur du groupe lors d’un événement tenu devant la tombe de Lionel Groulx à Vaudreuil-Dorion. Des photos prises lors de cet événement montrent que Jean-Philip Desjardins-Warren, membre fondateur de Nouvelle Alliance, était présent.

Alexandre Cormier-Denis à un événement commémoratif organisé par le Front canadien-français. Source: Odysee. 

Dans une publication Instagram, le FCF décrivait Cormier-Denis, selon qui « l’ethnonationalisme est la seule position qui a du sens » comme un « patriote moderne ».

Suite à la publication d’un article par Montréal Antifasciste nommant plusieurs de ses membres actifs et les liant à un nombre de page Facebook haineuses, le FCF a drastiquement réduit ses activités, et s’est éventuellement dissous. 

Related stories

Make a donation